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263.4 - Scoliopteryx libatrix, papillon troglophile des cavités lorraines

Bernard Hamon, CPEPESC nationale (extrait de S.S.B. n° 480, avril 2017, CPEPESC nationale, Besançon)

samedi 4 juillet 2020, par Bertrand

En août 2016 nous avons proposé
un premier inventaire de 25 lépidoptères identifiés dans des
milieux souterrains lorrains (
S.S.B.
n° 47
0
).
Parmi les trois espèces davantage inféodées à la vie cavernicole,
nous nous proposons de présenter
Scoliopteryx
libatrix

(Linné, 1758).

Scoliopteryx libatrix
— la Découpure — est un papillon bien connu de tous ceux qui
fréquentent les milieux souterrains. On le trouve
presqu’immanquablement dans les porches d’accès entre les mois
d’août et de mars où il hiverne. C’est une
noctuelle
(
hétérocère)
de la famille des
Erebidae
dont l’envergure atteint 40 à 45 mm. Ses ailes
brunâtres-orangées, aux bordures finement découpées forment au
repos de l’insecte comme une toiture. Les Allemands le nomment
« soupe de crabe » à cause de la palette colorée de ses
ailes. Il vit et fréquente les milieux épigés humides — landes,
friches arborées. Les adultes se nourrissent de fruits dont ils
percent l’épiderme pour en tirer le jus (pêches, framboises,
mûres…). En 2014, D. Aupermann a observé sur des pieds de ronces
dépourvus de mûres trois
Scoliopteryx
se nourrissant. C’est un papillon « perforant » ou
« piqueur de fruits ». Ce Lépidoptère, à l’instar
des papillons d’Europe, est un trogloxène : toutefois
certains scientifiques se sont penchés sur sa biologie et son cycle
qui passe par une longue période de vie souterraine et lui ont
reconnu un statut de subtroglophile, voire même de troglophile.

C’est à la fin de l’hiver
jusqu’en mars que les femelles fécondées quittent les gites
d’hibernage ; les pontes ont lieu à partir d’avril et se
poursuivent jusqu’en août. Tandis que les mâles meurent après
avoir fécondé les œufs, les femelles meurent après la ponte. Au
courant du mois de mai, les premières chenilles de couleur verte
sont actives sur les saules et sur les peupliers dont elles se
nourrissent des feuilles. La phase Chrysalide a lieu soit de mi-mai à
mi-juin, soit de début août à mi-octobre, selon la période de
ponte tributaire des conditions environnementales et climatiques qui
paraissent jouer un rôle majeur. La première vague d’adultes est
active de fin juin-juillet à septembre et peuvent se reproduire. Les
premières observations de
Scoliopteryx
sous terre s’amorcent fin juillet-début août. Cette phase de
diapause estivale concerne la première génération de papillons qui
dure jusqu’aux pontes de septembre, voire octobre, avant de mourir.
Les imagos d’automne entrent à leur tour sous terre courant
octobre et entament leur cycle d’hibernage. C’est ainsi que
pendant quelques semaines deux générations peuvent se chevaucher.
Les populations hibernantes demeureront sous terre jusqu’à la fin
de l’hiver lorsque s’instaure un nouveau cycle de vie. Cette
phase hibernante n’est pas statique : à part quelques
individus qui passeront tout l’hiver sans se déplacer, beaucoup
bougeront soit pour changer de position dans la cavité, plusieurs
fois même, soit pour quitter la cavité et gagner un autre site
d’hibernage.

D’une année sur l’autre, dans
un même milieu, apparaissent des fluctuations importantes dans les
effectifs des populations présentes (Figure I), lesquelles
paraissent étroitement tributaires des conditions épigées
(météorologie, alimentaires, traitements phytosanitaires...). Par
ailleurs, sous terre même, la mortalité des
Scoliopteryx
peut être importante : elle résulte de la mort naturelle des
papillons (épuisement,
zoonoses,
réserves insuffisantes...), de parasitages (en particulier par des
micromycètes) ou encore de prédation (par des Chiroptères, des
Metidæ, des Mollusques...). Le taux de mortalité le plus élevé
est constaté au début de l’année lorsque s’amorce la sortie
progressive de la phase d’hibernation.

Ce papillon passe plus de la moitié
de sa vie sous terre. Il fait partie de la faune d’association des
parois des cavités, de préférence vers les entrées en compagnie
de myriapodes, d’arachnides, d’insectes (diptères, hyménoptères,
coléoptères...). Il peut former des populations éclatées
d’individus isolés ou de deux ou trois, dispersés le long des
parois verticales ou sur les plafonds ; mais il existe aussi de
grandes concentrations d’individus vivants les uns contre les
autres ou distants de 0,5 à 2 cm les uns des autres : 20 à
50
Scoliopteryx
rassemblés ainsi ne constituent pas une rareté comme dans les
carrières de Longeville-lès-Saint-Avold (57). En Lorraine des
dénombrements ont permis de comptabiliser des populations pouvant
dépasser la centaine d’individus tant en diapause estivale qu’en
phase hibernante (Figure II).

À contrario, d’autres cavités
présentant des caractéristiques environnementales identiques
n’accueillent aucun, voire de rares individus : nous pensons
devoir rattacher ce constat à des conditions de vie épigée peu
favorable à l’espèce.

Sous terre, la présence de
Scoliopteryx
est conditionnée à l’existence d’une forte humidité relative
de l’air généralement proche de la saturation (Figure II) même
si l’on peut assister à des variations. La température de l’air
paraît constituer aussi un facteur important. Il faut noter que ce
papillon a été observé vivant dans des ambiances thermiques
ponctuellement extrêmes (de +1 à 2 °C pour les relevés les
plus bas jusqu’à plus de 14 °C pour les plus élevés). Lors
de leur séjour sous terre les
Scoliopteryx
ne paraissent pas être dérangés par la présence de la lumière
puisqu’ils s’installent majoritairement dans des secteurs de
porche jouissant d’un éclairage naturel même atténué.
L’éclairage insistant d’une lampe peut les importuner et
entraîner un réveil, voire un envol. Objet de nombreuses
observations, études, notes...
Scoliopteryx
libatrix
ne cesse pas
d’intéresser et peut-être d’intriguer spécialistes,
spéléologues et naturalistes. Nous sommes loin de tout connaître à
son sujet.

Sites : communes et
lieux-dits (observateur)

Nombre d’individus

Climat (fourchette)

Température de l’air (°C)

Hygrométrie relative (%)

Ars-sur-Moselle, Fort de la
Dame (P. Grankoff)

≥ 100

9,8 à 10,2

≥ 95

Falck, Mine de la Petite Saule
(B. Hamon)

5 à ≥ 26

1,2 à 12,5

95 à 100

Lorry-Mardigny, Sape militaire
(B. Hamon)

4 à ≥ 75

7,7 à 13,5

100 à ≥ 100

Saint-Avold, Mine du Bleiberg
(B. Hamon)

3 à ≥ 30

1,6 à 14,6

65 à ≥ 100

Scy-Chazelles, Ouvrages
Saint-Quentin (M. Renner)

5 à ≥ 110

1,8 à 11,8

60 à 100

Tincry, Sape du Rouge Croyon
(B. Hamon)

4 à ≥ 20

1,2 à 13,5

65 à 100

Figure II : Dénombrements
de regroupements de
Scoliopteryx
libatrix
dans leur
environnement climatique dans différents milieux souterrains de
Moselle (Période 1980-1992)

Complément de la rédaction :
Scoliopteryx libatrix
dans :