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337.1 - Immigration des Alsaciens-Mosellans à Nancy à la suite de la défaite de 1871

Christophe Prévot

samedi 29 août 2026, par Bertrand Maujean

Dans l’article « Impact sur la présence militaire à Nancy sur la réalisation du Spéléodrome » (Prévot, 2025) sur les besoins en eau potable à Nancy il a été conclu que « bien qu’importante, si l’augmentation de la présence militaire a dû très certainement jouer sur le besoin croissant en eau de boisson et influencer la décision de réaliser la galerie captante de Hardeval pour alimenter la ville en eau, ce n’est vraisemblablement pas la raison première, celle-ci étant plutôt liée à l’accroissement de la population « civile » avec, majoritairement, l’arrivée d’optants des territoires annexés par l’Allemagne entre 1872 et 1876, puis l’industrialisation du secteur (mines de fer, etc.) et l’augmentation de population d’une ville qui prospère. »

La découverte de deux articles dans les Annales de l’Est no 2 de 1979 concernant l’immigration des Alsaciens-Lorrains permet d’apporter des éléments complémentaires à cette étude et d’appuyer le fait que c’est l’arrivée massive d’optants qui a généré l’accroissement de population de Nancy et donc de ses besoins en eau potable.

À la suite de la défaite française dans la guerre franco-allemande de 1870-1871 et la signature du traité de Francfort le 10 mai 1871, les habitants des territoires annexés de l’Alsace-Lorraine (territoire cédé par la France à l’Empire allemand en 1871, nom officiel allemand : Reichsland Elsaß-Lothringen, appelé aujourd’hui Alsace-Moselle. Il se compose de la totalité du département du Bas-Rhin, cinq sixièmes du Haut-Rhin, trois quarts du département de Moselle, un quart du département de Meurthe et quelques communes vosgiennes) par l’Empire allemand ont été amenés à choisir (« opter ») entre rester Français ou devenir Allemand. Le choix devait être établi avant le 1er octobre 1872 et, surtout, les optants pour la nationalité française devaient avoir quitté les territoires annexés pour la même date.

D’après Barbier, ce sont 160 878 personnes domiciliées en Alsace-Lorraine qui optent pour la France (il y a également 388 150 Alsaciens-Lorrains domiciliées en France qui effectuent le même choix). L’Allemagne refusera 110 240 de ces options au prétexte que lesdites personnes n’ont pas transféré leur domicile en France au 1er octobre 1872, soit 68,5 % des options. Cela fait donc réellement 50 638 personnes domiciliées en Alsace-Lorraine qui ont pu officiellement quitter le territoire pour venir en France, en plus des 388 150 déjà domiciliées en France.

Le recensement de 1901 est le premier à distinguer les optants permettant ainsi de comprendre la répartition des migrants alsaciens-lorrains sur le territoire français. Ce recensement relève 195 059 Alsaciens-Lorrains établis dans des départements français, allant de 25 en Lozère à 81 600 à Paris (à l’époque département de la Seine). Le 2e département après Paris à recevoir massivement des optants est celui de Meurthe-et-Moselle avec 29 864 personnes, suivi en 3e position des Vosges avec 11 185 personnes puis du département de Seine-et-Oise avec 6 929 personnes (Barbier, 1979).

Barry indique que l’immigration des Alsaciens-Lorrains à Nancy « donne l’essor décisif à des activités économiques, sociales et intellectuelles qui s’étaient tout juste esquissées avant 1870. » Cette immigration, bien que débutée dès le 18e siècle, culmine en 1872 avec l’obligation de l’option. Cette obligation conduit de grands industriels à transférer leurs entreprises sur le sol français, emmenant avec eux des familles ouvrières, amène des parents restant dans les territoires occupés à envoyer leurs enfants étudier en France, à Nancy et surtout à Paris, et suscite des déplacements pour raisons patriotiques, notamment une partie importante de l’université de Strasbourg (professeurs et docteurs) sur Nancy. Selon Barry Nancy accueille alors directement « des corps constitués, des associations et des sociétés (…) qui vinrent renforcer une immigration individuelle déjà très nombreuse. »

Toujours d’après Barry, entre 1871 et 1875, ce sont environ 81 000 jeunes qui fuient les territoires annexés pour se soustraire au service militaire allemand. De même, divers événements conduisent aussi à des vagues migratoires : Kulturkampf (ou « combat pour la civilisation ») qui exerce une pression sur l’enseignement catholique jusqu’en 1878, expulsion d’anciens militaires français ou d’optants refusés en 1875, affaire Schnaebelé en 1887, etc. De fait l’exode est ininterrompu jusqu’en 1914, la majorité s’étant réalisée après 1872, ce qui se voit dans l’énorme bond d’augmentation de population de Nancy de la période 1872-1876, puis dans les bonds de progression de 1891-1896 et 1876-1881, et sur toutes les autres périodes entre 1872 et 1911 (Prévot, 2025).

Bien que l’option ne soit plus possible après le 1er octobre 1872, le Code civil français prévoyait que tout Alsacien-Lorrain qui avait perdu sa nationalité française la recouvrait à partir du moment où il entrait en France et à condition de le signaler clairement ; c’était une « option » spécifique française non officiellement reconnue par l’Allemagne…

Metz est la ville annexée qui perd le plus de population entre 1869 et 1874, passant de 48 325 habitants à 35 696 (‑12 629 ou ‑26 % !) alors que Colmar stagne et que Strasbourg et Mulhouse augmentent (Barry, 1979). De fait la migration mosellane sur Nancy est plus populaire (déplacement relativement aisé) que la migration alsacienne (migration essentiellement patriotique qui nécessite des « moyens » pour quitter l’Alsace et franchir les Vosges).

À Nancy, les trois « quartiers » qui augmentent le plus en population entre 1851 et 1881 sont les quartiers populaires : la 1re section (+13 889 habitants), la 8e (+6 517) et la 6e (+6 204), soit +26 610 habitants (Barry, 1979). Il n’est néanmoins pas possible de savoir si ces nouveaux habitants sont des optants ou pas… Le chiffre est malgré tout à mettre en regard du nombre de migrants Alsaciens-Lorrains relevé par Barbier pour la Meurthe-et-Moselle (29 864).

D’après l’étude menée sur la présence militaire à Nancy (Prévot, 2025) l’effectif militaire nancéien est passé d’environ « 3 000 en 1870 à 5 800 en 1886 puis 9 100 en 1896 ». Les éléments relevés par Barbier et Barry appuient encore, s’il le fallait, le fait que l’augmentation de la population nancéienne entre 1872 et 1911 est bien due à la migration massive et continue d’Alsaciens-Mosellans. L’hypothèse selon laquelle la réalisation de la galerie captante de Hardeval (actuel Spéléodrome de Nancy) afin d’alimenter Nancy en eau « potable » (potable suivant les critères de l’époque) en quantité suffisante était pour répondre à l’augmentation de population civile liée à cette migration d’optants est donc confortée.

Bibliographie :

  • Frédéric Barbier. 1979. Distribution géographique des émigrés d’Alsace-Lorraine en France (1870-1872). Annales de l’Est 5e série 31e année no 2 (ISSN 0365-2017). Université de Nancy II & Fédération historique lorraine. Nancy. p. 119‑132.
  • D. H. Barry. 1979. L’immigration des Alsaciens-Lorrains à Nancy après la guerre de 1870. Annales de l’Est 5e série 31e année no 2 (ISSN 0365-2017). Université de Nancy II & Fédération historique lorraine. Nancy. p. 133‑165.
  • Christophe Prévot. 2025. Impact de la présence militaire à Nancy sur la réalisation du Spéléodrome. Le P’tit Usania no 327 (ISSN 1292-5950). Union spéléologique de l’agglomération nancéienne. Nancy. p. 1‑5. https://usan.ffspeleo.fr/spip/IMG/pdf/lpu327_anonyme.pdf