Union Spéléologique de l’Agglomération Nancéienne
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135.6 - Gamchi, l’abîme des glaciers

Emmanuel Belut

La faille est là, si proche, noire cicatrice dans le flanc de la montagne. Une tranchée aussi franche semble irréelle dans la quiétude de ce début d’hiver. Une vire rocheuse nous mène au dessus d’elle, et le pas se fait précautionneux sous la pluie de gouttes qui viennent geler sur le sentier. La neige, d’abord vague guenille blanchissant les rochers, est maintenant omniprésente. Notre progression se fait plus laborieuse. Stéphane grommelle de sourdes imprécations contre la pente, vains murmures qui s’évanouissent aussitôt dans l’immensité glacée du paysage.

Le temps semble s’étirer, et nos efforts paraissent interminables. La faille plus bas se fait labyrinthique. Mais bientôt un horizon éblouissant de lumière se dégage et nous voici face au glacier. Un cheminement sinueux au milieu du front glaciaire nous mène alors à la naissance d’une des ramifications de la faille. Un monument de glace à l’agonie y vit ses derniers instants, et sa bouche bleue béante semble figée en un cri silencieux.

Il fait froid. Vite équipés pour la descente, nous voilà partis. L’encaissement est d’abord modeste, et des pendeloques de neige et de glace s’écoulent de ses parois. Nous gagnons la confluence avec le cours d’eau principal, et le débit devient alors plus conséquent. Les parois qui nous entourent se font grandioses et cyclopéennes. Perchés sur un promontoire, nous voici au coeur d’un immense ravin minéral. En dessous de nous, un abysse insondable semble s’ouvrir, et une fine lame de nuit fend la paroi de pierre. Le flot glacé s’y engouffre, et la paroi l’avale avec avidité. Nous ne pouvons plus reculer. Evan descend en premier et disparaît dans le gouffre. Rapidement il faut le débrayer : la corde file et le sac se vide. L’inquiétude s’installe : se peut-il que la cascade fasse plus que les soixante-dix mètres de la corde ? Le silence s’installe, nous retenons notre souffle. Après un long moment de flottement, le brin finit par se libérer. Presque indistincts, deux coups de sifflet résonnent enfin dans les profondeurs. C’est au tour de Pascal de descendre. Puis de Stéphane. Enfin, voici mon tour. Je clippe le sac où est enkittée la corde raboutée à ma ceinture, et je commence à descendre. La nuit m’avale, l’eau glacée me gifle de toute part. Entouré d’une grêle de gouttes en furie, je prie pour que la corde se dévide du sac sans incident car j’ai le plus grand mal à surveiller la manoeuvre. Malgré la cagoule, le froid paralyse mon visage. La descente est interminable. Je perçois des lucioles de lumière dans les ténèbres qui m’entourent, mais je n’arrive pas à évaluer la distance qui m’en sépare. La tempête se poursuit, inépuisable et aveugle. Subitement j’avise un rocher sur lequel je prends pied. Je souffle un peu, et je ne réalise pas immédiatement que me voilà enfin parvenu en bas. Péniblement, je traîne mon kit et la corde de rappel jusqu’à mes coéquipiers. Nous nous congratulons car l’émotion a été exceptionnellement intense, sans commune mesure avec les sensations déjà extrêmes du canyonisme. J’apprends qu’Evan, descendu sans cagoule, s’est en plus fait arracher sa frontale pendant la descente ! Voilà une cascade qu’il ne sera pas prêt d’oublier !

La rappel de corde s’avère difficile, au milieu des embruns glacés. Nous maudissons le lacet élastique de Stéphane, utilisé pour rabouter. Mais la corde finit enfin par venir, cédant à nos efforts. Nous poursuivons alors la descente, dans un oscuros magnifiquement sculpté. Les obstacles s’enchaînent avec continuité. Et soudain, les flots disparaissent à nouveau dans un noir abîme. Evan s’élance à nouveau. Au bout d’un moment, son sifflet se fait entendre, indistinct. Une fois. Puis deux. Qu’est-il arrivé  ? est-il en bas ? Nous tergiversons un peu. Le brin semble libre. Je descends à mon tour. L’enfer glacé recommence, un maelström hurlant me secoue comme un frêle esquif doublant le cap Horn. Encore une fois je touche le sol après un temps interminable, tellement surpris que me voilà à genoux dans les graviers. La tempête me semble encore plus intense qu’en bas de la soixante mètres, bien que la cascade soit deux fois moins haute. Je rejoins Evan en hoquetant un peu et je siffle "libre". Je cherche rapidement la suite du canyon pour me mettre à l’abri des embruns déchaînés, mais le canyon semble se jouer de moi et part en angle droit vers la droite, dans une obscure étroiture. J’avance doucement, le calme des lieux me saisit. Un seuil. Une cascade. Et là-haut, un puits de lumière d’où l’eau tombe comme une lumière liquide, nimbant d’un éclat incroyable un sublime corridor. C’est magique, irréel. Après ces émotions, cette sublime tranquillité fait de ce lieu la plus belle confluence que je connaisse.

Il me faut quelques minutes pour me ressaisir, puis je commence à chercher un amarrage pour poursuivre la descente. Je ne trouve rien, hormis un reste de goujon très malmené par les crues. Je songe alors en frissonnant aux quelques mètres cubes par seconde qui doivent franchir cette étroiture au début de l’été. Mes camarades me rejoignent, et nous sortons le perforateur pour poser un point. Je suis un peu lent, engoncé dans mes épaisseurs de combinaisons, et mes doigts malhabiles dans leurs cinq millimètres de néoprène laissent s’échapper l’écrou. Finalement, l’amarrage est posé, et nous descendons au coeur du corridor : contrairement aux apparences, ce dernier ne s’enfonce pas sur la droite mais part au contraire vers la gauche. Le ruisseau coule à présent tranquillement, presque à l’horizontale, nous laissant admirer la magnificence de l’encaissement qui nous entoure. Une pluie miroitante ruisselle des parois, et les rochers brillent en multiples facettes. Loin au dessus de nous, le bleu du ciel parait inaccessible.

Le canyon serpente alors entre les falaises, et l’étroitesse de certains passages nous force par moment à nous accroupir. Mais les hauteurs vertigineuse des parois s’amenuisent peu à peu, et la lumière se fait plus présente. Subitement, nous voilà sortis, et le torrent devenu ruisseau serpente paresseusement dans la prairie.

Nous nous serrons la main, heureux du moment intense que nous venons de passer. Aucun d’entre-nous ne s’attendait à quelque chose de cette ampleur. Pour moi, Gamchi n’était qu’un mot sur une carte, et quelques photos floues sur un site web. En l’espace de quelques heures c’est devenu presque un mythe.

La suite des vacances de la Toussaint en Suisse a également été riche en sorties : Schwarzbach, un nouveau canyon majeur de l’Oberland Bernois quasiment inconnu à ce jour, descendu avec des amis suisses. Ensuite se fut le tour de Val Turnigla, dans les Grisons, un canyon splendide d’une ludicité exceptionnelle, parcouru par une eau d’un bleu électrique. Et enfin nous descendîmes le désormais mythique canyon de Trümmelbach, le collecteur des glaciers de l’Eiger, du Mönch et de la Jungfrau, cette fois-ci sans glace et avec un débit très correct. S’agissant dans tous les cas d’eau de fonte, la température de l’eau était systématiquement proche de zéro degré. Quelques déconvenues survinrent également au cours du séjour, avec notamment la sortie forcée de Cholbach, que nous guettions depuis longtemps, en raison d’un débit trop conséquent. Cette échappatoire improvisée nous confère le grade de sanglier d’or, compte tenu de la difficulté rencontrée pour s’échapper du canyon. Nous dûmes également nous échapper de Zanaibach pour des raisons similaires.

Pour conclure, ce séjour en Suisse a été baigné d’or par un soleil d’automne exceptionnel, les forêts semblant s’être couvertes pour nous de leurs plus belles parures. Et encore une fois, nous avons pu constater l’énorme richesse de la Suisse Centrale en canyons majeurs.

Toutes les photos ici : http://picasaweb.google.fr/nemo.manu/GamchibachLAbimeDesGlaciers#




Manu en SUISSE : début de la descente



La bouche bleue du glacier


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