Union Spéléologique de l’Agglomération Nancéienne
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138.6 - Griessclucht, le chaudron de la sorcière

Emmanuel Belut

Hexenkessel. Griesschlucht. Pochtenfall. Les consonnes sifflent et roulent comme le mugissement sourd qui remonte de l’abysse. Devant moi, le torrent furieux disparaît dans le sol, happé par une gueule noire aux lèvres recouvertes de mousse. Le Foehn s’est levé, et nous devons faire vite, de peur que le débit déjà très conséquent n’augmente sous l’effet de la fonte. Cela fait plus d’un mois que nous guettons la fenêtre météo favorable, et ce dimanche de novembre pourrait enfin être le bon jour. Le torrent de Gries est le gros collecteur de la vallée de Kien, il naît du glacier de Gamchi où il forme un premier canyon vertigineux et grandiose, puis, grossi par de multiples affluents et par la fonte des neiges de la vallée, il perce une muraille de calcaire cyclopéenne en un deuxième canyon encore plus redoutable. C’est ce deuxième encaissement que nous envisageons de descendre aujourd’hui. A notre connaissance, cette gorge n’a été parcourue qu’une seule fois avant nous, par une équipe de deux Suisses. Depuis une passerelle, j’observe Stéphane et les deux Laurent qui forment la première équipe et qui franchissent le premier obstacle. A l’amarrage, Stéphane a l’air inquiet. Sous lui, la gerbe furieuse de la cascade fait écumer une vasque triangulaire. La sortie de la vasque, très étroite, est bouchée par un tronc. Les Suisses nous ont mis en garde contre le dangereux siphon qu’il créée. Très préoccupé par cette vision, je rejoins Evan et Pascal qui terminent de s’équiper. Ma motivation est descendue dans mes chaussettes, et je ne suis plus très certain de vouloir m’engager dans cet enfer. Nous rejoignons pourtant le lit du torrent et commençons la descente. Une fois la première cascade désescaladée, nous voici à pied d’oeuvre pour négocier la vasque triangulaire. Pascal descend en premier. En utilisant la corde de rappel pour s’assurer jusqu’au tronc siphonnant, il l’escalade puis disparaît dans le virage. Rapidement, il indique en sifflant que la voie et libre. Evan descend à son tour, mais rapidement il reste bloqué et je dois le débrayer car la corde de rappel, attachée plus bas, s’est un peu trop tendue. Parvenu en bas, il rejoint sans encombres Pascal, hors de ma vue. C’est à mon tour de descendre, le kit de corde clippé à la ceinture. Une fois en bas, je nage sans difficultés jusqu’au tronc et grimpe dessus. J’aperçois Pascal un peu plus bas sur la gauche, sur un relais très inconfortable, arrosé par des paquets d’eau. Le bout de la première corde de descente s’est pris sous l’eau dans le tronc, et il est impossible de la dégager. Pascal doit en couper l’extrémité. Je le rejoins et me longe, mais je glisse et la longueur de ma longe me place droit dans la trajectoire des paquets d’eau glacée. Un peu hoquetant, je tente néanmoins de renkitter ma corde, mais Pascal m’en dissuade et me suggère de lancer directement mon kit avec la corde en bas de la cascade où attend Evan, puis de descendre, ce que je fais aussitôt. Me voilà au coeur de la gorge, sous la passerelle. La pénombre est omniprésente, et le creusement magnifique. Une eau d’un bleu de glace baigne les flancs de calcaire sculptés par l’érosion. L’ambiance très aquatique est oppressante. Pascal nous rejoint promptement, et nous poursuivons notre progression. L’encaissement s’ouvre brièvement, le temps de nous rappeler qu’il y a un ailleurs, puis se referme à nouveau, au pied d’un monstrueux geyser où Evan s’élance. Quelques instants plus tard, je le suis. En bas du rappel, je franchis en serrant les dents l’étroit où la cascade se fragmente en une grêle impénétrable, martelant le rocher sans relâche. Evan est là, au relais suivant, juste après sur la droite. L’écume jaillissante empêche toute visibilité sur la faille enténébrée où s’enfonce ensuite le torrent. Entre deux paquets d’eau, je crois entrevoir une cascade en deux parties, mais cette fugace vision s’interrompt sans arrêt. Je pars en tête. Inquiété par la tempête environnante, je laisse prudemment mon kit à mes coéquipiers, allume ma lampe, et descend dans la gerbe. Cerné par les embruns, je trouve très rapidement un nouvel amarrage en rive gauche, après un premier ressaut finalement bien inoffensif sous ses dehors revêches. Mes camarades me rejoignent, et nous franchissons un deuxième ressaut écumant. Nous pénétrons alors dans la nef d’une superbe cathédrale de pierre, illuminée de jaune par des puits de lumière épars. Qui sait combien de milliers d’années il a fallu à l’eau pour façonner ce sublime méandre minéral ? Encore une fois, une souche bouche la sortie de la vasque et l’eau s’engouffre dans un resserrement peu engageant. Heureusement l’amarrage se situe beaucoup plus loin en rive droite, baigné dans un rond de lumière, et il permet de descendre aisément dans la vasque suivante. L’obstacle qui suit s’avère plus problématique, car aucun amarrage n’est visible. Après quelques instants de recherche, nous avisons un anneau de corde que Stéphane et les deux Laurent ont laissé autour de la souche qui obstrue la sortie de la vasque. Le rappel depuis cette souche promet d’être malaisé, ce que nous nous empressons de vérifier, mais la sortie toute proche du premier encaissement nous donne des ailes : la gorge s’ouvre et nous voici au seuil de la Pochtenfall, cascade de 27 mètre qui parachève la première partie du canyon, et que nous franchissons allègrement. Cette serrure immense verrouille la ceinture de calcaire qui mure la vallée. Après une courte marche, nous rencontrons un petit encaissement intermédiaire, où un affluent vient se jeter avec fracas dans le canyon. Encore une courte marche, et nous voici au chaudron de la sorcière, à l’entrée duquel une petite sculpture de bois nous salue. La roche change, elle est maintenant grise et unie mais parsemée de protubérances de calcaire plus clair, probablement les verrues de notre charmante hôtesse. Je m’engage dans la première marmite bouillonnante, et installe ma corde pour la cascade suivante. Sous moi, la vasque est intégralement blanchie par les remous et parait bien peu engageante. Laurent qui est venu nous regarder depuis le sentier me fais signe d’en haut qu’il faut sortir immédiatement à droite, message que je transmet à Evan qui s’apprête à descendre. Contre toute attente la sortie s’avère aisée, Pascal rejoint Evan et je ne tarde pas à descendre à mon tour. C’était le dernier rappel du canyon. Une gorge grise très joliment sculptée et habillée par le bleu de l’eau se profile alors devant nous. Les quelques ressauts suivants sont propices à des désescalades ludiques, et un petit siphon charmant achève de nous rafraîchir. Après une ultime glissade le long d’un tronc, nous voici sortis vivants du chaudron de la sorcière, et nous saluons chaleureusement nos compères qui nous attendent.

De bien belles photos, ici :

http://picasaweb.google.fr/nemo.manu/GriesschluchtHexenkesselLeChaudronDeLaSorciere#

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