Union Spéléologique de l’Agglomération Nancéienne
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141.1 - Des acariens cavernicoles

Christophe Prévot

Le 14 février, Cécile et Martial exploraient la grotte de St Marcel d’Ardèche et prenaient naturellement quelques photos de leur exploration. De retour en Lorraine, Martial regarda de près les photos sur son ordinateur et fut surpris de ce qu’il y découvrit... En effet, sur quelques unes des photos prises au fond du réseau 4 il semblait apercevoir de petits insectes à l’extrémité de la goutte d’eau d’une stalactite... Il m’envoya les images pour confirmation et je lançai quelques questions sur la liste électronique de diffusion speleos-fr.

 

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« Il s’agit effectivement de minuscules animaux... »

C’est un sujet qui a intéressé quelques biospéologues pour savoir de quel type d’animal il s’agissait et comment ces deux spécimens étaient arrivés là.

Tout d’abord la taille : ces animaux sont microscopiques puisqu’ils mesurent environ un vingtième du diamètre de la goutte d’eau. Sur Terre, une goutte d’eau ne dépasse jamais 3 millimètres de rayon, au-delà elle explose... La physique explique simplement ce phénomène : la longueur capillaire (dimension caractéristique d’un liquide sur laquelle les forces capillaires et les forces gravitationnelles sont à l’équilibre) de l’eau est d’environ 3 millimètres ! Cela signifie que la taille de ces animaux est de l’ordre de 0,1 à 0,3 millimètre. Cette observation fait ainsi naître un nouvel intérêt de la photographie souterraine avec cette possibilité, certes fortuite, de prendre en photo des cavernicoles invisibles à l’œil nu. Cela donne aussi de précieuses indications sur la nature de ces animaux.

Il faut ensuite pouvoir déterminer s’ils sont là par hasard, amenés de l’extérieur par l’eau, ou si ce sont des troglobies (troglobie : animal cavernicole inféodé au milieu souterrain).

Concernant leur présence à l’extrémité de la goutte elle n’est guère anormale. Les biospéologues ont l’habitude de capturer des animaux microscopiques justement en posant un filet sous les concrétions qui gouttent, ou ont un filet d’eau, afin de récolter des spécimens. Par contre c’est une chance incroyable d’avoir pu les photographier là plutôt qu’au sol, dans une vasque, car il est pratiquement exclu d’envisager qu’ils puissent remonter seuls sur la concrétion... Il faut néanmoins être conscient que la vitesse d’écoulement de l’eau des concrétions est très variable, pouvant aller du filet continu à quelques rares gouttes par jour.

À moins qu’ils ne se soient réfugiés dans la concrétion, endroit ayant conservé une hygrométrie minimale pendant la récente période sèche de 2009 particulièrement longue en basse Ardèche, pour éviter l’assèchement et aient été chassés par l’arrivée de la goutte liée à la reprise des pluies.

Quel était donc le régime d’écoulement de cette concrétion ce jour-là et les jours précédents ? Leur présence est-elle accidentelle ou s’agit-il d’un comportement adapté ? Arrive-t-il que des concrétions jouent un rôle d’abri pour une certaine microfaune ? Et si tel est le cas, est-ce le comportement spécifique d’un nombre réduit d’espèces ou, au contraire, un comportement répandu et passé inaperçu ? La présence de ces animaux dans ces conditions particulières est une belle énigme qui nécessiterait que des spécialistes se penchent sur leur cas...

De ce que plusieurs biospéologues et entomologistes ont pu voir sur la photographie ils ont bien sûr immédiatement classés ces animaux dans la grande famille des arthropodes, mais la détermination exacte est particulièrement ardue... Selon Jean-Michel Lemaire, entomologiste pour le compte du C.D.S. 06 (Alpes-maritimes), il se pourrait qu’il s’agisse d’acariens aquatiques ou hydracariens, prédateurs et parasites d’insectes aquatiques et nombreux dans les cours d’eau. Valérie Peyrusse et Michel Bertrand, chercheurs au laboratoire de zoogéographie de l’université Montpellier III, ont d’ailleurs écrit un article remarquable sur ces animaux dans le numéro 123 de la revue Insectes paru en 2001. Fort peu connus, même des cercles d’initiés, ces animaux sont très peu étudiés et il semble qu’il serait très intéressant d’aller refaire un tour dans la grotte pour tenter leur capture et les proposer à un laboratoire.

Tout semble donc indiquer que ces quelques photos sont très intéressantes pour le milieu spécialisé de la biospéologie et de l’entomologie et qu’il faudrait envisager de capturer ces animaux pour en savoir un peu plus sur eux et la façon dont ils sont venus au bout de cette goutte d’eau ! Avis aux amateurs pour une prochaine virée dans St Marcel...

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