Union Spéléologique de l’Agglomération Nancéienne

147.1 - Le Caladaïre

Philippe Lach

Un jour, 2 jeunes spéléologues, décidèrent de descendre au fond du Caladaïre. L’entreprise étant de grande envergure, les préparatifs furent minutieux. D’abord, l’emploi du temps. « Samedi et dimanche nous visiterons quelques grottes du Doubs avec ma famille » annonça Filip. « C’est d’accord » répondit David, puis ajouta « ensuite nous irons au lac des chambres à Samoëns pour nous dégourdir les jambes avant de descendre dans le Caladaïre ». « C’est d’accord » répondit Filip.

C’est donc par une belle matinée d’été que nos 2 jeunes spéléo, accompagnés d’une dizaine d’initiés, se rendirent dans le département du Doubs pour une sortie initiation. Les 10 initiés (André, Joseph, Marie, George, Natacha, Franck, Victoria, Alexandra, Jahnny et Luna) étaient totalement novices. Pour cette occasion, Dominique et Jérôme, de l’USAN, étaient de la partie. La journée commença par un pique-nique au bord de la grotte de Gonsans (pour remplir les ventres et détendre les esprits). La visite de ce trou fut un franc succès ! Contrairement aux rumeurs (celui-ci ne descendra pas, untel a peur du noir, l’autre redoute ceci…) tout le monde, je dis bien TOUT LE MONDE, est descendu, et ce malgré les difficultés à franchir les premiers mètres de l’entrée ô combien glissants et périlleux ! Tous furent ravis (enfin je crois) de découvrir la cavité. Les concrétions, les formes de dissolution, etc. Après quelques clichés pour immortaliser l’instant, l’équipe ressortit au grand complet. Le reste de la journée fut consacré à la visite des quelques formations de surface telles que le porche de la Sarrazine et la résurgence de la source du Lison à Nans-sous-Sainte-Anne. Chacun trouva un peu de sommeil, après un somptueux banquet (un peu, car quelques hurlements d’ours firent trembler les murs. paraît-il). Le lendemain la grotte choisie était d’un autre niveau, et sélectionna au fur et à mesure, les plus téméraires. Trois n’entrèrent même pas, 2 s’arrêtèrent au premier ressaut, quant à la petite Luna (âgée de ?) elle reviendra un jour c’est sur. Alex, Jahnny, Franck et Victoria touchèrent le fond. Puis victoria et Franck s’offrirent même le luxe d’une petite descente en rappel d’une trentaine de mètres !!!

Pour l’organisateur, ce week-end fut une franche réussite, tous touchèrent du doigt le monde souterrain, et ses difficultés ! (certains semblaient même prêts à réitérer !!! objectif atteint.)

Comment à leur habitude, Filip et David reprirent le chemin de la liberté… à 2. Direction la Savoie. Après une nuit passée chez des amis, nos deux aventuriers gravirent le massif de Samoëns. Une petite bière au refuge du Folly à regarder les choucas planer leur rendit des forces pour continuer encore davantage l’ascension. La montagne de Samoëns a toujours communiqué avec les gens qui veulent bien l’entendre, et nos deux jeunes ont toujours été très attentifs aux attentes de la nature. Un coup de tonnerre en guise de sommation contraint nos 2 aventuriers à établir le camp un peu en dessous du lac des chambres, en compagnie d’une troupe de moutons, et d’un lama gardien de ces lieux sacrés (il ne faut pas fâcher la montagne, si elle ne veut pas, on ne fait pas). Une étrange musique semblait provenir d’un creux de la montagne, juste un peu plus haut. Intrigués, Filip et David décidèrent d’aller voir de plus près. Quelques pas plus haut, le lac était là, paisible, immaculé de neiges éternelles. Par endroit l’eau liquide reprenait ses droits, d’un bleu encore plus pur que celui du ciel. C’était la source de cette enivrante mélodie. Le chant des sirènes s’élevait des profondeurs ténébreuses de cette étendue d’eau glacée, « viens mon enfant » semblait-elle dire. « Et si on plongeait ? » se disaient-ils tous les 2 « juste une fois, juste pour une photo » mais l’eau était si froide que son contact avec la peau était semblable à un assaut de guêpes. Nos 2 aventuriers prirent quelques photos, perchés sur un bloc de pierre posé sur la neige qui comblait le lac. Tout était bien... Au moment de partir, résigner par le froid qui régnait aussi bien dans l’eau qu’en surface, lorsqu’ils entamèrent le chemin du retour à leur camp et quittèrent leur île de pierre, la neige s’effondra et l’îlot de fortune fut englouti par les eaux glaciales du lac… « Qu’en serait-il si nous étions restés sur ce rocher une minute de plus » se demanda Filip ! Parfois il y a des chants qu’il vaut mieux ne pas écouter. Ils établirent le camp dans une petite combe de pierre à l’abri du vent. Après un repas bien mérité les 2 camarades s’endormirent dans leurs hamacs respectifs. Le ciel fut clément toute la nuit, et la descente sous un soleil de plomb, fut même quelque peu pénible.

Sur leur chemin vers le Vaucluse, ils croisèrent (plus ou moins volontairement) une via ferrata perchée sur un bout de rocher. En 2 mouvements ils atteignirent le sommet. Mais quelle surprise les attendait ! Des nains siégeaient entre les dalles de pierres, protégeant ce lieu des esprits malfaisants. Ne voulant de mal à personne, les nains laissèrent gentiment passer les 2 spéléos. « Finalement ils ne sont pas si méchants ! » se dirent-ils. À la fin de la journée, ils finirent la route et établirent leur camp au sommet de leur objectif : le Caladaïre.

Alors qu’ils se préparaient pour l’entrée, David et Filip rencontrèrent Nounours et ces 3 oursons. Nounours était un sherpa bleu dépourvu de bras et de jambes, contenant 250 m de corde et 5 kg de mousquetons et autres ferrailles, ainsi qu’un bidon plein de nourriture ! Lui et ces oursons (pleins de corde aussi) voulaient à tout prix descendre dans le Caladaïre. « Il y a un sylphe qui vit au fond du puits de l’Amitié » dit Nounours, « il saura nous rendre nos jambes et nos bras ». « Mais comment allez-vous descendre, sans vos membres ? » demanda David. « Vous pourriez nous y porter » rétorqua le gros sherpa. « Le puits de l’Amitié se situe à 400 m sous nos pieds, de plus une fois au fond rien ne nous dit que nous trouverons le sylphe » affirma Filip. « S‘il vous plaît, s’il vous plaît » s’écrièrent les trois oursons. « Bon d’accord » répondit David, « après tout, on n’est pas à 80 kg près » ajouta-t-il en souriant. Et c’est ainsi que David, Filip, Nounours et les 3 oursons se préparèrent à franchir le seuil du Caladaïre.

Le Caladaïre n’est pas une grotte, c’est une porte ouverte sur un nouveau monde. Un monde sombre, étrange. Sa grandeur effraie, mais sa beauté rassure. L’entrée reste très sommaire, juste une diaclase, ouverte sur quelques mètres en surface, dans un maquis où aucun humain ne passe, comme s’il ne voulait pas être trop dérangé ou seulement par les plus avertis. Rien de terrifiant lorsqu’on ignore ce qui s’y cache. C’est Filip qui commença l’équipement. Au pied du premier puits de 60 mètres la lumière du jour était encore visible, c’était l’interface, entre ciel et sous terre, à cet endroit l’esprit bascule du côté obscur, doucement tout doucement. David et les oursons rejoignirent Filip et Nounours à cet endroit. « Un point du fractionnement intermédiaire a lâché » annonça David. Comme si la nature envoyait un message : « faites comme chez vous, mais n’oubliez jamais que c’est chez moi ». Au ressaut suivant, la lumière disparut totalement. Le monde englouti s’ouvrait à eux. Une cascade de calcite de 90 mètres s’élevait fièrement accueillant chaleureusement ses hôtes. La descente se fit dans la bonne humeur, la diaclase à cran laissa glisser tranquillement Nounours et sa famille, les puits s’enchainaient à un rythme tout à fait ordinaire, sans se presser, sans se fatiguer, ils atteignirent la salle du bivouac situé à ‑300. Combien de temps avaient-ils déjà passé ? Aucune importance dans ce monde le temps n’existe plus, il s’arrête au pied du P60. L’équipe décida de laisser sur place de la nourriture en prévision de leur future remontée. Nounours s’était allégé de son contenu. Il fallait voir la vérité en face, « lui ne verra jamais le puits de l’Amitié, dans tous les cas il faudra le remonter » pensèrent nos 2 acolytes. David et Filip étaient déjà venus jusqu’ici, et ce qu’ils appréhendaient c’était la suite, la galerie d’argile. Dans cette galerie, rien n’est stable, tout s’enfonce, tout glisse, tout est sale aussitôt qu’on s’y est engagé ! Mais il fallait y aller, l’attraction était trop grande ils ne pouvaient pas s’arrêter là !

Ils s’engagèrent donc dans le méandre. L’avancée fut pénible, des escalades et désescalades toutes plus techniques les unes que les autres s’enchaînaient. Face au puits Sans-nom le moral se perdit. Extrêmement glissant et très mal équipé, David avait du mal à se concentrer et à réaliser son travail. C’est avachi sur la roche comme un vulgaire morceau d’argile qu’il réussit à équiper le puits. La nature les testait-elle ? Voulait-elle savoir s’ils méritaient de continuer ? En tous cas, ils étaient tous 2 déterminés à ne rien lâcher. Au pied du puits Sans-nom s’ouvrait le puits Noir. Comme une pause offerte par le gouffre, il était extrêmement facile à équiper et d’une incroyable beauté. Des rognons de silex de taille variée ressortaient des parois du puits, parfois de plusieurs dizaines de centimètres, comme s’ils se lançaient un défi entre eux, à celui qui tiendra le plus longtemps !

Quelques ressauts plus bas, nos 2 spéléos décidèrent de faire une pause. Le moral faible, la fatigue grandissante, une soupe chaude et un café leur permirent d’oublier tous les soucis, quant au temps déjà passé sous terre... Dans la salle où ils s’étaient arrêtés, un grondement de tonnerre se faisait entendre. Le puits était en crue, « peut-être que nous ne pourrons pas passer ? » dit Filip d’une voix rauque. Mais qu’importe, un croisement de regards leur suffisait pour se comprendre : « on avance… et puis c’est tout ». Ils s’engagèrent dans le méandre qui les mena au balcon du P11. Ici, pas d’équipement, les 2 spits prévus n’existaient pas. David commençait à s’exciter lorsque Filip lui fit reprendre ses esprits, « non David tu ne descends pas à l’arrache en t’amarrant sur un A.N., on a des spits, on s’en sert ». Puis il ajouta « on va faire comme chez nous et on va placer notre propre équipement ». David accepta et prit le temps de planter 2 spits puis descendit le puits. L’eau descendait du ciel, impossible de distinguer clairement d’où, le plafond était beaucoup trop haut. « Finalement, la cascade n’est pas si terrible » dit David. En effet, la cascade était encaissée au fond de la salle, laissant le pied du P11 plutôt sec.

Après une dernière étroiture, ils arrivèrent au sommet du puits de l’Amitié (puits de 120 mètres). David prit quelques instants pour observer les lieux et voir comment il allait s’y prendre pour équiper. L’eau se jetait dans une faille étroite et semblait tomber infiniment. Un petit passage en hauteur permettait d’équiper hors crue. Les fesses dans le vide David prit le temps d’observer, encore. Le puits était gargantuesque ! Nul ne peut s’imaginer, l’esprit humain est bien trop petit pour une telle chose. Des nuages d’humidité remontaient, tels des esprits voulant s’échapper, mais s’échapper d’où ? Et pour aller où ? Il n’y avait rien, ni en dessous ni au dessus ! David plaça trois fractionnements, suivi de loin par Filip. En posant le pied sur la paroi, un morceau s’en décrocha. « Fais attention, ça parpine » cria très fort David. En effet, l’eau avait érodé les parois en les entaillant comme des lames de pierre pointées vers le bas. C’était une multitude d’épées qui virevoltaient au-dessus de la tête de David ! « Si l’une d’elles se décroche, la tête de David sera tranchée nette ! » se disait Filip. Le puits s’évasait encore davantage et semblait ne jamais se finir ! Effrayé par la roche et entamé par la fatigue, David décida de remonter. En sécurité au sommet du puits, les 2 acolytes se résignèrent. « Ce puits est une épreuve à lui tout seul, dans notre état de fatigue il serait dangereux de continuer. Nous ne verrons pas le fond du puits, pas aujourd’hui ». Les oursons étaient déçus, et les 2 spéléos encore plus. Déçus de n’avoir pas vu le fond, mais au fond extrêmement motivés par ce qu’ils venaient de vivre. Ce puits n’était pas juste un puits de 120 mètres, c’était un monument, une cathédrale, un trou noir somptueux et magique. « Un jour, nous reviendrons » se disaient-ils chacun dans un coin de leurs cerveaux au trois quarts digérés par la fatigue. Mais ils n’étaient pas au bout de leurs peines. D’ici (-550 m) il fallait remonter, et remonter la famille Nounours aussi !!!

Le franchissement des quelques puits et de la galerie d’argile pour arriver au bivouac fut la plus terrible des épreuves qu’ils vécurent. La fatigue avait totalement englouti leurs corps et leurs esprits. Ils n’étaient plus de ce monde, ni d’aucun autre d’ailleurs. Ils n’étaient plus que l’ombre d’eux-mêmes. Ils avançaient mécaniquement, les yeux se fermaient à chaque minute de repos. Les mouvements étaient à leurs ralentis le plus bas. Tous glissaient, tout était instable, leurs jambes tremblantes les portaient à peine. Combien de temps pour remonter cette partie ? Ils réussirent malgré tout à trainer leur carcasse jusqu’au bivouac. Ici, même pas la peine de poser la question, les 2 corps s’effondrèrent nets. Ils prirent alors le temps pour tout. Réactivation des lumières qui s’étaient arrêtés. Heureusement un bon repas les attendait, au menu salade de pâtes, saucisson, fromages variés, chocolat, soupe chaude, café, bref le luxe !!! Le gouffre leur avait retiré des forces lors de cette remontée mais il en fallait beaucoup plus pour abattre nos 2 aventuriers. Une fois régénérés, ils rentamèrent la montée. Le moral à bloc car ce qui les attendait désormais, ils l’avaient déjà vécu, et plus rien ne pouvait les effrayer. La partie était gagnée, bien que leurs corps fussent à -300, leurs esprits étaient déjà sortis !

Les puits s’enchainèrent à la vitesse de l’éclair. Ils abordèrent la diaclase à cran avec sérénité, se passant la famille Nounours par étape. En moins de temps qu’il n’en fallait pour le dire, ils étaient au pied du P90. Le P90 restait une épreuve encore incertaine ; ils prirent le temps de manger et boire, et surtout de réfléchir à la manière dont ils allaient remonter le matériel. 1 000 mètres de cordes, 25 kg de ferraille, 2 bidons, 6 kits ou sherpas. Avec la fatigue, il leur était impossible de remonter les kits à la manière traditionnelle. L’effort nécessaire les aurait définitivement séchés. La technique utilisée leur permit de tout remonter sans trop d’effort, le temps qu’ils y ont passé leur semblait même relativement court. Au pied du P60 l’esprit quittait les ténèbres pour revenir vers le monde réel, doucement tout doucement. La visite était finie, le Caladaïre refermait ses portes. Les spéléos, grandis de cette expérience le saluèrent humblement avant de ressortir définitivement emportant la famille Nounours avec eux. En surface, il faisait nuit, les étoiles étaient au rendez-vous comme si quelqu’un les avait prévenus que 2 humains voulaient toucher du doigt l’amitié. L’air était doux, paisible, reposant. Les spéléos laissèrent les oursons et Nounours au bord du trou. « Nous viendrons les reprendre tout à l’heure » dit David.

Le temps reprit d’un coup. Il était 4 h du matin, une ride de 44 heures s’inscrit sur chacun des 2 visages. C’était le temps qu’ils y avaient passé. En surface, tout a un temps, le ciel s’éveille, les étoiles s’éteignent, l’herbe grandit puis fane. Dans le monde qu’ils avaient traversé, rien de tout ça. Les 2 aventuriers le savaient déjà ; sous terre ils y étaient depuis toujours, et y resterons toujours. Vers 5 h ils entamèrent la visite d’un nouveau trou, aussi grand, aussi puissant, aussi enivrant, le gouffre de leurs rêves… Les rayons du soleil les ramenèrent en surface vers 9 h. S’éveillant comme des fleurs, ils déjeunèrent, remontèrent Nounours et sa famille puis levèrent le camp. Le Caladaïre allait rester là, seul, anonyme aux yeux de tous, mais présent dans l’esprit de 2 jeunes fous. Ils voulaient voir le puits de l’Amitié, mais le vrai puits d’amitié c’est au fond de chacun d’eux qu’il s’ouvrait.

Leur périple se finit comme à l’habitude, au local spéléo, se remémorant les difficultés techniques et physiques rencontrées, les joies, les peurs, les envies, les regrets, l’amitié… depuis ce jour, ils vécurent heureux et lovèrent beaucoup de cordes !!!

1 Message

  • 147.1 - Le Caladaïre 11 novembre 2010 15:59

    Le fond du Caladaïre... J’ai eu la chance de l’atteindre il y a plus de 30 ans... En lisant les témoignages de ceux qui se risquent dans ce gouffre, je me demande si beaucoup de spéléos ont atteint le fond et si celui-ci est refait si souvent...

    En tous cas, c’est un très beau gouffre...

    Georges

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