Union Spéléologique de l’Agglomération Nancéienne
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172.1 - Étude théorique de la cavité de Port-sur-Seille

Jean-François WEISS

http://souterrains.vestiges.free.fr

Comme mentionné dans les numéros 157 (communication de J.-M. Guyot : Le maïs ça peut faire des trous) et 158 (communication de P. Révol : Une sape à Port-sur-Seille (54)) de ce bulletin, une cavité a été découverte le 11 juillet 2011 dans un champ à Port-sur-Seille (54). Nous n’avons malheureusement pu nous déplacer rapidement sur les lieux (habitant loin), et ce n’est que début novembre 2011 où il aurait été possible de passer à proximité, date malheureusement trop tardive car l’agriculteur avait comblé la cavité. Daniel Prévot m’a néanmoins demandé d’écrire cet article afin d’avoir un autre point de vue « technique » sur cette cavité. Le voici donc avec quelques mois de retard.

Malgré l’absence de visite sur le terrain, nous allons essayer de tirer quelques conclusions quant à cette mystérieuse galerie, en utilisant la topographie, les photos, et la description faite dans les précédents articles.

Une première précision s’impose : ce n’est pas une sape ! L’appellation de sape est un abus de langage dans bien des cas. Une sape est une tranchée, couverte ou non, qui permet d’avancer vers l’ennemi, tout en restant relativement abrité. On parle « d’avance à la sape » ou « d’avance en sape »(1). Dans les cas de galeries souterraines d’attaques ou de défense, on parle de mines ou de contre-mines. Dans ce cas, on « avance en mine ». Si la cavité est utilisée comme abri, eh bien, c’est un... abri. On le nomme « abri-caverne » s’il est creusé dans le rocher.

Le front, il est vrai, passait à proximité de Port-sur-Seille. Ce secteur était un « secteur calme », sans grosses attaques de part et d’autre, car aucun élément stratégique n’a été recensé par l’un des partis en présence (éminence, ville, fortifications...). Ce « secteur calme » était donc simplement troublé chaque jour par quelques bombardements de part et d’autre (tirs de réglage des batteries, tirs de représailles si le camp adverse avait osé quelque méchanceté, tirs de concentration si un objectif était repéré...). Des patrouilles avaient lieu presque toutes les nuits afin de vérifier l’inviolabilité des réseaux de barbelés (de leur camp et également ceux des adversaires), mais aussi pour prendre des renseignements sur l’ennemi. On se mettait régulièrement en embuscade la nuit, afin de piéger une patrouille adverse et faire des prisonniers (les prisonniers étaient une source très importante de renseignements, ne serait-ce que pour vérifier « l’ordre de bataille », c’est-à-dire à quelles unités on avait affaire en face). Lorsque ce besoin devenait impérieux - ou pour rompre la routine « pour que la troupe garde son esprit offensif » - on organisait alors un coup de main de plus ou moins grande envergure. C’est alors une attaque locale de la position adverse en règle. Ce préliminaire est important afin d’essayer de comprendre la nature de la cavité et sa taille.

Voici un exemple de ces activités journalières à Port sur Seille :

« 21 janvier 1917

Plusieurs reconnaissances on été effectuées par les avions, ennemis, en particulier au-dessus de Port sur Seille, au cours des derniers jours. De plus, quelques réglages très discrets ont été faits sur Clémery, Port sur Seille, le Bois Cheminot et le Xon.

Aujourd’hui, vers 10 heures du matin, l’activité de l’artillerie ennemie s’est affirmée très vigoureuse, en particulier le Xon (observatoire), et la tête de pont de Port sur Seille (ouvrage des carrières), sont assez violemment bombardés.

A 18h45 l’ennemi a allongé le tir et une attaque d’une forte patrouille ennemie d’environ 25 hommes s’est dirigée en trois groupes sur l’ouvrage des carrières.

Un combat à la grenade s’est engagé entre l’ennemi et la 5e compagnie du 160e RI occupant l’ouvrage. Un homme de cette compagnie a disparu. L’ennemi, repoussé, a laissé trois tués entre nos mains.

L’identification des trois cadavres ennemis (68e Rgt Landwehr) a confirmé l’ordre de bataille allemand. »

Année de creusement

Avant de nous intéresser à la taille estimée, à la destination ou à la nationalité de la galerie, regardons l’élément le plus notable de la photographie, les boiseries, et une constatation faite par Pierre : la galerie est sous un banc de calcaire. Ces deux éléments mis ensemble rendent une probabilité de construction un certain nombre de mois après l’enlisement du conflit. En effet, les premiers abris étaient de simples trous, plus ou moins recouverts de protection, puis ces abris se sont approfondis (toujours étant recouvert de madriers et de terre), pour enfin devenir « abri caverne », c’est-à-dire construit dans le roc. On rencontre encore fréquemment en 1915 des abris recouverts de madriers. On peut donc pencher vers une construction de 1916 ou plus tardive.

Exemple d’abri peu profond :

Entrée d’abri-caverne :

Nationalité de la cavité

C’est un des éléments portant le moins à controverse. Les cartes de tranchées du secteur (appelés canevas de tir, à l’échelle de 1/20 000, 1/10 000 ou 1/5 000 du côté français, selon les besoins ou l’utilisation faite - Artillerie, Infanterie, Génie) montrent clairement que cette zone était française.

L’analyse des J.M.O.(2) indique également que cette zone n’a pas changé de camp depuis début 1915.

Canevas de tir de Port sur Seille (1918). La cavité découverte est cerclée de vert :

Nous allons nous arrêter, temporairement, sur ce point. Dans la seconde partie de l’étude, nous examinerons les madriers, puis le type de cavité possible (et sa destination) et enfin sa taille probable.

Examen des madriers

L’examen des madriers sur la photo ne peut donner grande information complémentaire, sinon être admiratif sur leur état de conservation. En effet, aussi étrange que cela puisse être, si les modèles étaient normalisés par l’École des Mines, sur le terrain la réalité était tout autre. Ils différent entre les Armées (qui se sont succédées sur cette zone). La normalisation ne sera que très tardive, alors que les bataillons dits M.D., spécialisés dans la construction de très grands abris, seront à pied d’œuvre et que le besoin en bois de mine aura explosé. Notons tout de même que la cavité est solidement coffrée, signe que le génie n’avait pas confiance dans la solidité du terrain environnant.

Taille de la cavité

Voici l’élément le plus souvent sujet à controverse. Essayons néanmoins d’éliminer les hypothèses les moins plausibles. L’origine et la fonction de ce genre de cavité fait l’objet d’un chapitre complet dans un ouvrage à paraître prochainement, il est donc inutile de les re-décrire dans le détail.

Listons simplement les principaux objectifs des militaires quant au creusement de telles galeries :

·  réaménagement de carrières souterraines,

·  mine,

·  contre-mine,

·  tunnel,

·  abri M.D.,

·  abri (contre le bombardement, de munitions, poste de secours, etc.).

Réaménagement de carrières souterraines

Le réaménagement consiste à forer de nouvelles issues pour augmenter la capacité de cantonnement, pour avoir des entrées défilées aux vues de l’ennemi ou pour avoir de nouvelles sources d’aération. Or, il n’existe pas de carrières souterraines dans les environs immédiats et aucune n’est signalée sur les cartes militaires : nous pouvons éliminer cette hypothèse sans trop d’hésitation.

Mine

La guerre de mine a eu lieu dans de nombreux secteurs du front occidental. Elle consiste pour l’assaillant à creuser une ou plusieurs galeries jusque sous les tranchées de première ligne ennemies, à pratiquer une salle appelée chambre au bout de cette galerie, à la goinfrer d’explosifs, à remblayer tout ou partie de la galerie, afin d’éviter que le souffle de la détonation ne se propage dans cette dernière, puis, au moment venu, fait exploser le tout, annihilant la tranchée adverse et les hommes qui s’y trouvent. Un entonnoir se forme alors à la surface, de dimensions variables, suivant la profondeur, le poids d’explosif utilisé et la nature du terrain. Dans toutes les guerres de mine analysées, il y a un dénominateur commun : la proximité de l’ennemi. L’aspect stratégique est important, mais il existe des secteurs où la guerre de mine a été intense, mais simplement déclenchée par la détection malencontreuse de « bruits souterrains ennemis ».

Comme on peut le voir sur les deux canevas de tir ci-dessus, la distance entre chacun des adversaires est bien trop importante pour qu’une guerre de mine ne se déclenche. Il y aurait fatalement auparavant rapprochement d’un ou des deux adversaires jusqu’au quasi contact.

Contre-mine

Lorsqu’un des deux partis détecte des travaux souterrains chez l’adversaire, il lui faut se défendre. Soit il créé son propre système de mine (décision rare : si aucun système de mine offensive n’a encore été créé, il est peu judicieux d’en commencer), ou plus probablement un système de contre-mines, c’est-à-dire axé sur la défense souterraine de la position. Des galeries vont alors être creusées souvent jusqu’en avant de la première ligne, et le défenseur, par le jeu d’écoutes, va essayer de prédire où va essayer de passer l’ennemi. L’objectif étant de l’arrêter, il va, au moment et au lieu opportun creuser une chambre de petite dimension et va utiliser la même technique que pour la mine offensive, mais en modèle réduit, afin de détruire les travaux ennemis sans effet en surface : c’est un camouflet. Pendant des années les adversaires se cherchent sous terre, les uns essayant de passer afin de détruire les premières lignes, les autres essayant de les en empêcher, les deux se camouflant.

Pour la même raison que ci-dessus, l’existence d’un réseau de contre-mine est peu probable, même si pas impossible.

Coupe et plan d’un abri-caverne de 20 mètres de longueur (source S.H.D. Vincennes) :

Tunnel

Pour se protéger des bombardement, pour communiquer librement et discrètement avec la deuxième ligne, pour avoir des renforts immédiats pour des contre-attaques, pour d’autres raisons encore, les combattants ont eu recours au creusement d’immenses galeries souterraines (la plus grande encore accessible entièrement de nos jours fait deux kilomètres). Ce creusement prenait des mois, voire des années et mobilisait de nombreux hommes : sapeurs du Génie, mais également travailleurs auxiliaires pour procéder à l’enlèvement des déblais. Du fait du calme de ce secteur et de l’éloignement des lignes, là encore, la présence d’un tel ouvrage est peu probable (encore une fois, même si pas impossible)

Abris M.D.

À partir de 1915 sont mis en place des compagnies spéciales du Génie, dites M.D., du nom des inventeurs d’une machine permettant d’industrialiser l’enlèvement massifs des déblais lors des creusements d’abris : Mascart et Dessoliers. Ce sont alors d’immenses abris faisant jusqu’à 100 mètres de long, qui vont être creusés en vue des grandes offensives.

Mais, une fois de plus, ce « secteur calme » a eu peu de chance d’y voir creuser un tel abri.

Abris (pour hommes, poste de commandement, à munitions, poste de secours...)

C’est sans conteste la forme la plus commune de cavité présente sur l’ensemble du front. De taille variée selon la contenance voulue : abri pour demi section, section,... ou l’importance du poste de commandement : de Compagnie, de Division, de Corps d’Armée...

La probabilité penche en faveur d’une telle cavité (abri), même si cette hypothèse est frustrante. La probabilité est très faible pour que ce soit un P.C., un poste de secours ou un abri à munitions, étant sur la première ligne. Ne reste donc qu’un abri pour la troupe.

Cette impression est confortée également par l’analyse du canevas de tir : dans ce secteur, on y voit un réseau de barbelés, mais peu de tranchées ; à l’avant de Port-sur-Seille ne se trouve qu’un élément de tranchées « tête de pont ».

Un dernier élément va dans ce même sens : aucun J.M.O.(2) - au moins au niveau division - ne mentionne à aucun moment le creusement d’un tunnel, de mines ou de contre-mines. Or, comme déjà mentionné, le creusement d’une telle cavité est très longue et très consommatrice en ressources humaines (génie et auxiliaires d’infanterie). Il est probable qu’au moins un JMO en aurait fait mention.

Exemple d’abri caverne, état actuel :

Que conclure ? Il semblerait donc malheureusement que cette cavité soit un simple abri, français, assez tardif, et certainement de dimensions assez modestes (maximum une vingtaine de mètres sans compter les descentes). Ce n’est pas une certitude absolue, mais les indices concordent tous.

Pour les lecteurs désirant approfondir les événements survenus dans le secteur de Port-sur-Seille (et plus globalement entre Xon et Nomény), voici ci-dessous la liste des divisions françaises ayant occupé cette zone (les dates sont approximatives ; certaines divisions mentionnent le début de relève, d’autres la fin, d’autres encore restent vagues ou ne mentionnent que la prise de commandement) :

De fin 1914 au 8/2/1916 : 59e Div. d’Infanterie

Du 3/2/1916 au 18/8/1916 : 74e D.I.

Du 12/8/1916 au 27/9/1916 : 37e D.I.

Du 25/9/1916 au 25/12/1916 : 48e D.I.

Du 25/12/1916 au 19/1/1917 : 167e D.I.

Du 19/1-1917 au 1/2/1917 : 168e D.I.

Du 18/9/1916 au 4/4/1917 : 48e D.I.

Du 4/4/1917 au 27/6/1917 : 88e D.I.

Du 25/6/1917 au 16/10/1917 : 39e D.I.

Du 16/10/1917 au ... : 40e D.I.

 

(1) Le livre de l’École de Sape formalise la notion de sape : « On donne le nom de sape aux tranchées exécutées par des sapeurs qui avancent pied à pied, et l’on réserve spécialement le nom de tranchées aux excavations creusées simultanément sur des longueurs plus ou moins grandes par des sapeurs ou des soldats d’infanterie ».

(2) J.M.O. : Journal de Marche et d’Opérations. Il s’agit d’un cahier que toute unité (jusqu’au régiment, exception faite du Génie dont les J.M.O. étaient au niveau des compagnies) doivent mettre à jour. Les commandants des unités se doivent de remplir ce cahier chaque jour, en mentionnant d’une manière impartiale les événements journaliers... Enfin, en théorie ! En pratique, ces J.M.O. restent parcellaires, certains sont très détaillés, d’autres ne mentionnent que des laconiques « continuation des travaux en cours » ou des « R.A.S. » pendant des mois. D’autres encore sont manquants...

Les J.M.O. ont été numérisés depuis quelques années et peuvent être consultés sur internet :

  • Pour les grandes unités (armées, corps d’armées, divisions...) :

http://www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr/jmo/ead.html?id=SHDGR__GR_26_N_I

  • Pour les petites unités (régiments, compagnies du Génie...) :

http://www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr/jmo/ead.html?id=SHDGR__GR_26_N_II

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