Union Spéléologique de l’Agglomération Nancéienne
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180.1 - Il était une fois en Utah (1re partie)

Emmanuel BELUT

Enfin. Les hautes falaises de Zion nous dominent puis nous entourent, éblouissantes sous l’intense soleil qui nous écrase. Les ocres communient en une splendeur minérale, depuis un brun presque pourpre jusqu’à une étincelante couleur blanc-crème.

Un tunnel. Deux tunnels. Nous comptons les virages, puis soudain, derrière nous, l’incroyable quadrillage de la Checkerboard Mesa se révèle, étrange cône de grès crème scintillant au soleil. Nous nous arrêtons alors et étirons nos membres engourdis, puis vidons les véhicules des courses et du matériel qui les remplissent jusqu’au plafond, sous les feux déjà écrasants du soleil. Une fois restaurés et équipés, nous remontons le ravin à droite de la Checkerboard Mesa, en direction du Sandy Pass, col sableux qui nous donnera accès au canyon de Fat Man’s Misery, au nom spéléologiquement évocateur. Le col mérite bien son nom, et nous le franchissons péniblement dans le sable qui s’écoule sous nos pas. Nous poursuivons ensuite notre chemin en contournant sur la gauche un magnifique cône de grès blanc liseré de rouge, puis rejoignons le lit asséché du torrent après avoir traversé une zone de slickrock (dalles de grès dénudées, N.D.A.) et de bois clairsemés de conifères. Subitement, l’arroyo (torrent, de l’espagnol, N.D.A.) disparait dans une étroite faille obscure. Nous sortons alors les cordelettes de 6 mm que nous testons pour l’occasion, avec leur descendeur prototype associé, pour un premier rappel. Sur corde double, en position rapide, le freinage semble insuffisant à la plupart, d’autant que nous sommes relativement chargés et que la corde est sèche, et cela malgré l’ergot de freinage. Mais le canyon qui se révèle nous fait oublier ces considérations techniques, avec ses douces courbes nimbées d’une délicate clarté orangée, sous les rares rayons du soleil qui y pénètrent. De temps à autre, un rappel vient agrémenter le parcours, et nous nous familiarisons avec l’éthique locale de l’amarrage naturel : sangles sur blocs coincés, amarrages sur cairn et autres chockstone ou pinch-point. Ces amarrages dans des failles au ras du sol rendent les départs de rappels peu commodes, et nous nous interrogeons sur le caractère réellement « écologique » de ce type d’ancrage. En effet les longueurs de sangles utilisées sont parfois impressionnantes, il faut fréquemment les changer du fait des dommages causés par le soleil, sans compter le nombre d’amarrages emportés par les flash-flood (crues éclair destructives). Un bon équipement de goujons ou de broches inox nous semble le plus souvent bien moins intrusif pour le milieu. Mais ces débats se dissipent devant les magnifiques petits encaissements qui se succèdent, alors que des infiltrations amènent de l’eau progressivement. Subitement, nous atteignons le magnifique encaissement final, qui nous plonge dans un incroyable oscuros. Nous nous taisons devant la majesté des lieux, et Angelo, notre photographe, immortalise la lumière unique qui nous entoure. Enfin, nous rejoignons la confluence avec l’East Fork de la Virgin River, qui forme alors un véritable petit paradis terrestre, ses méandres verdoyants scintillant entre de hautes parois de grès. Nous nous baignons longuement dans ses eaux transparentes, avant de poursuivre notre route à l’ombre de la gorge. Rapidement, il nous faut néanmoins escalader la rive droite sous la chaleur écrasante du soleil, pour rejoindre notre point de départ. Nous marchons interminablement, hors sentier, entre pins ponderosa et petits figuiers de barbarie en fleur, dans le cadre sauvage de Zion, avant de regravir péniblement le Sandy Pass, qui nous achève. C’est le pas lourd et les pieds en ébullition que nous regagnons enfin notre véhicule. Nous ne retrouverons notre entrain habituel qu’autour d’un barbecue, tout en planifiant la journée du lendemain : nous enchainerons la descente de « Das Boot » avec celle du célèbre « Subway ». Tôt levés, nous démarrons l’approche depuis Kolob Terrace. La végétation change totalement, et nous revoici en zone tempérée : une verte prairie court entre les pins, et un bon air frais nous accompagne, alors que nous déambulons tranquillement sur un bon sentier. Mais rapidement nous voilà contraints de le quitter pour rejoindre la Left Fork. Nous descendons d’abord sur un slickrock immaculé, puis à travers un bois clairsemé, avant de remonter vers des petits sommets de grès orange. Enfin une descente approximative dans un ravin nous conduit au boyau qui s’ouvre soudainement sous nos pieds : voici le fameux « Das Boot », dont les formes tortueuses abritent de nombreuses vasques bien remplies : néoprène obligatoire ! Le grès, devenu gris, laisse maintenant nettement apparaître ses stries horizontales. L’eau est glaciale, et l’encaissement ténébreux, aussi nageons-nous prestement. L’encaissement est extrême, et quelques petites arches naturelles apparaissent au milieu de belles formes d’érosion. Soudain, au détour d’un méandre, notre groupe se fige : un serpent, lové sur un rocher, immobile, garde le passage. Il n’y a pas d’autre moyen que de se glisser à moins de 50 cm du reptile. S’agit-il d’un crotale, au venin redouté ? Nous n’en savons rien, et l’animal reste immobile, malgré les vibrations de nos pas. Sans doute le froid des lieux le plonge-t-il dans un état léthargique. Enfin l’un d’entre nous se décide, et se faufile délicatement entre le serpent et la paroi. L’animal n’a pas frémi. Nous suivons un à un, aussi doucement que possible, sans encombre. Soupirs de soulagement : mais nous apprendrons par la suite qu’il s’agissait vraisemblablement d’un bullsnake, non venimeux. Nous reprenons notre route : l’encaissement se colore de teintes orangées, puis finit par s’ouvrir. L’eau courante revient grâce à quelques sources, et nous rejoignons l’itinéraire plus classique du « Subway » (métro). L’eau devient émeraude et coule par moment dans un petit canal naturel, taillé dans le fond d’un immense tube de grès, rappelant une galerie de métro. Le site est superbe, et nous croisons quelques touristes remontant la gorge pour admirer cette merveille naturelle. Nous longeons ensuite longuement la rivière, avant de gravir la rive sous une chaleur écrasante pour rejoindre notre véhicule.

Le lendemain sera consacré à la préparation de notre raid dans le Grand Canyon, organisé par Rich Rudow, que nous devons retrouver à midi à Kanab, Arizona. Nous le retrouverons à l’heure dite, mais avec une heure d’avance pour nous ! Eh oui, il y a une heure de décalage avec l’Utah, pourtant si proche ! Après quelques ultimes courses et un lunch joyeusement dégusté dans la perspective de 5 jours de raid en autonomie, nous entreprenons de trier les équipements et de répartir le matériel, sous un soleil de plomb. Pagaies, packrafts (rafts de poche, pliés ils font la taille d’une petite bouteille, N.D.A.), gilets de sauvetage et autres indispensables objets viennent se rajouter à nos sacs déjà bien chargés. Nous avons dû troquer nos kits habituels pour des sacs à dos mieux adaptés, modèles Heaps ou Imlay du nom de célèbres canyons du parc de Zion. Malgré le minimalisme de l’équipement, nous sommes chargés à bloc, avec entre autres de quoi charrier 5 litres d’eau chacun. Nous reprenons ensuite la route en direction de Kanab Point, notre camp de base, où commencera notre aventure dans les slots secrets du Grand Canyon : mais ceci est une autre histoire !

Six jours plus tard, nous voici de retour au cœur du parc de Zion, le cœur encore habité par le souvenir du Grand Canyon. Nous recommençons notre activité favorite avec la descente des canyons de Keyhole et Pine Creek, que nous attaquons vers 14 h après une longue matinée de repos. Nous complétons la descente du magnifique Keyhole en 35 minutes de voiture à voiture, non sans éprouver quelques remords d’être passés aussi vite dans ce petit bijou. Nous enchaînons cependant sans temps mort avec Pine Creek : les méandres de grès sont toujours aussi incroyables, et la lumière lointaine du soleil nimbe d’une sublime teinte orangée la descente. Le final de Pine Creek, son rappel plein vide et ses deux arches naturelles nous comblent. Nous dinons ensuite rapidement avant de décamper pour Lava Point, sur le plateau de Kolob Terrace, car la journée de demain s’annonce rude : en effet nous prévoyons de descendre Heaps, réputé très difficile avec ses 16 à 20 heures de parcours. Nous dormons à la belle, enfin au frais après dix jours de canicule, mais assaillis par les moustiques. Nous attaquons la marche d’approche à la frontale, bien avant l’aube, à 3 h 30. La piste qui défile rapidement sous nos pas nous plonge dans une semi-torpeur presque hypnotique, lorsque soudain les lueurs de l’aube viennent éclairer les splendeurs verdoyantes de Kolob Terrace. Au bout du plateau, les sommets étincelants des mesas blanc-crème se dévoilent, et nous commençons la descente sur Phantom Valley. Au bout d’une corniche, un grand rappel nous mène sur une longue pente de slickrock, puis nous descendons dans le lit asséché du torrent. Enfin après presque 5 heures d’accès, nous voici au départ du premier encaissement de Heaps. Nous nous équipons, préoccupés par la longueur du parcours restant. Concentrés, nous entamons prestement la descente du boyau. Les vasques sont remplies d’une eau glacée, noire comme la nuit, sans pour autant que le torrent coule. La gorge est splendide, avec presque immédiatement une arche naturelle, puis une marmite piège d’un mètre cinquante de diamètre que je parviens tout juste à franchir en opposition. Nous nous aidons mutuellement à franchir l’obstacle, puis le premier encaissement se termine subitement, alors que le cours d’eau bifurque subitement de 90 ° vers la droite, empruntant une faille rectiligne impressionnante. Rapidement nous gagnons un nouvel encaissement, encore plus froid que le précédent. La profondeur devient abyssale et obscure, et les désescalades délicates succèdent aux rappels malcommodes. Les sorties de vasques sont souvent difficiles, sans que l’on puisse parler de marmites pièges, le niveau d’eau n’étant pas encore assez bas. Nous profitons d’un instant de répit au soleil pour déjeuner rapidement, avant de reprendre la descente à bon train. Nous avons le sentiment de bien avancer, alors que le froid se fait de plus en plus pénétrant, et que la canicule extérieure nous semble un rêve lointain. Le dernier encaissement se profile, tout aussi fantastique que les précédents, avec ses successions de marmites, de bifurcations brusques, de failles engorgées, et un interminable bief glacé qu’il faut traverser à la nage. Des lueurs fantastiques descendent alors dans la gorge, et nous affrontons avec succès une première sortie de vasque réellement technique, véritable keeper pothole (marmite piège, N.D.L.R.). Puis la face lisse et immense de Lady Mountain se dessine sur la droite, annonçant la sortie toute proche. Nous escaladons alors une cheminée à droite, avant d’entreprendre la descente du cassé de 140 mètres qui conclut la descente. Après deux relais, une descente plein gaz de 83 mètres nous conduit au cœur des Emerald Pools, dans un cirque majestueux, au milieu des touristes ébahis. Il nous aura fallu entre 10 h 30 et 11 h pour réaliser l’ensemble de la course, et nous restons stupéfaits par les temps donnés par les différents topoguides, sachant que d’autres auraient pu mettre encore moins de temps que nous. Nul doute pour nous qu’une équipe passant réellement 10 h de plus dans le canyon entamerait très sérieusement ses réserves d’énergie, et sortirait exténuée de l’aventure. Mais Heaps n’en demeure pas moins une incroyable descente, qui serait majeure entre toutes si l’eau y coulait en permanence. Ses couleurs, ses formes, sa longueur et son engagement imposent le respect, sans oublier son caractère technique lié aux potentielles marmites pièges. C’est sur cette dernière descente aux États-Unis que je conclurais mon séjour dans l’ouest américain, alors que mes compagnons profiteront d’une journée supplémentaire pour effectuer une dernière descente. Alors que je regagne Las Vegas pour m’envoler vers la verte Lorraine, l’extravagant étalage de folie consumériste me semble irréel, encore plus décalé que d’ordinaire, après ces quinze jours passés dans l’immensité sauvage.

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